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Concilier finance durable et rendements boursiers


par Nicolas Mougeot
Indosuez Wealth Management
Head of Global Trends and ESG Advisory

Comment expliquer l’engouement soudain des investisseurs pour des produits utilisant des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) alors que finance durable et rendements boursiers semblaient irréconciliables ?

Des facteurs de croissance durables

Ce changement de paradigme ne s’est pas fait en un jour. En 2015, la COP 21 a constitué la première partie de la fusée. Avec toute leur bonne volonté, les chefs d’Etats se sont engagés à limiter – voire à réduire – leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais c’est bien connu, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, et en l’absence de mécanismes contraignants (comme des taxes par exemple), la COP 21 n’a pas eu d’impact retentissant.

Cette conférence a néanmoins contribué à une prise de conscience collective en plantant une petite graine dans l’esprit de nombre de citoyens et des pouvoirs publics. Cette petite graine a germé en 2020, une année qui a représenté un véritable tournant dans la lutte contre le réchauffement climatique et contre les inégalités. Avec la crise du Covid-19, la plupart des gouvernements ont adopté des plans de relance économique d’une ampleur sans précédent. L’Union Européenne (UE), les Etats-Unis ou même la Chine, ont choisi de relancer leurs économies respectives en faisant la part belle à la transition écologique avec la mise en place d’infrastructures et de réglementations nécessaires à la lutte contre le réchauffement climatique. 2020 marque donc le passage de la prise de conscience à la prise de décision.

Prenons le cas de l’Union Européenne. En juin 2020, les discussions autour du plan vert de relance ont été ardues, et il a fallu près d’un an pour véritablement lancer le processus. Aujourd’hui les 750 milliards d’euros prévus par ce plan commencent à voir le jour. L’UE a commencé en juin dernier à émettre avec succès des obligations pour le financer. La France s’est engagée à dépenser 46% des sommes reçues au titre de la facilité pour la reprise et la résilience (FRR) à des mesures soutenant des objectifs en matière de climat. Ces dépenses s’élèvent à 42% pour l’Allemagne et à 37% pour l’Italie pour ne citer que quelques pays membres.

La finance durable n’est pas que du vent
Non, la finance durable ne se réduit pas à quelques éoliennes offshores. Bien sûr, elles sont nécessaires pour sortir des énergies fossiles mais c’est de la transformation de l’ensemble de l’appareil productif et de la consommation que la révolution viendra.

La transformation de notre mix énergétique et électrique devra ainsi reposer sur tous les acteurs de la génération : les services aux collectivités avec un mix décarboné, les majors pétrolières avec un passage des énergies fossiles à un mix équilibré mais également les nouvelle technologies avec l’émergence de l’hydrogène décarboné. L’hydrogène est une source d’énergie aujourd’hui très bien maitrisée mais pas encore assez verte. De nombreux pays et entreprises s’attèlent à développer de l’hydrogène « vert » produit par électrolyse de l’eau à partir d’électricité elle-même renouvelable. Au-delà du secteur de la chimie, de nombreux autres secteurs pourraient bien en bénéficier : les sociétés pétrolières s’y intéressent, un réseau de distribution par pipeline sera sans doute nécessaire – surtout si l’hydrogène devient la source principale de la mobilité du futur – et enfin la filière en aval avec les fabricants de piles à hydrogène. En effet, bien que potentiellement complexe à mettre en place pour propulser des automobiles, l’hydrogène est d’ores et déjà une solution utilisée par Alstom pour propulser des trains, par Volvo et Daimler pour faire avancer des camions, et Airbus étudie la possibilité de s’en servir pour faire voler des avions.

Les plans de relance ont aussi pour but de soutenir les infrastructures nécessaires à la lutte contre le réchauffement climatique telles que le transport par rail ou l’installation de bornes de chargement pour véhicules électriques. Le secteur du bâtiment et des matériaux de construction pourrait aussi profiter des mesures encourageant la réalisation de bâtiments à faible consommation énergétique. De même, l’adaptation aux évènements climatiques extrêmes drainera des investissements orientés vers l’économie circulaire (recyclage, efficacité des ressources…) et des infrastructures d’adaptation (réseaux de chaleur, climatisation, ponts…).

Par ailleurs, la dimension « sociale » et la notion de capital ne sont plus antinomiques. Ainsi construire des logements abordables et durables reste une priorité pour les pouvoirs publics, souvent avec l’apport de capitaux privés. L’éducation est également un secteur en expansion avec une forte demande pour les formations en ligne et in situ, en particulier dans les pays en voie de développement. Enfin, la population mondiale vieillit irrémédiablement, augmentant la demande pour le secteur de la santé en général et pour les maisons de retraite en particulier.

À tous ces niveaux, la lutte contre le réchauffement climatique bénéficie d’un fort appui des pouvoirs publics et constitue une vraie source de croissance. La révolution verte prendra certes du temps mais elle est belle et bien en marche, et aujourd’hui la prise en compte des critères ESG est de plus en plus considérée comme une analyse complémentaire des risques et des opportunités. D’ailleurs, ceux qui ont investi dans des sociétés pétrolières européennes le savent bien : elles ont délivré un rendement proche de zéro sur les 15 dernières années, dividendes compris ! Finalement, le marché est rationnel sur ce point et confirme qu’il n’y a pas de rendement durable sans business durable. Les pétrolières quant à elle s’adaptent en présentant des plan d’investissement visant à rééquilibrer leur production vers des énergies renouvelables.

La question qui fâche : le greenwashing
L’intérêt des petits et grands investisseurs pour la finance durable a démultiplié le nombre de fonds de placement labellisés ESG ces dernières années. Attention toutefois au « greenwashing », soit à la tendance de certains fournisseurs de produits financiers à labelliser « verts » des produits qui n’observent pas suffisamment les critères de durabilité. Greenpeace a d’ailleurs récemment pointé du doigt nombre de fonds qui se prétendaient ESG alors que leur score en la matière était très faible.

Le greenwashing est un problème majeur mais le secteur financier est actuellement en avance dans sa lutte. En effet, l’Union Européenne a récemment introduit une nouvelle réglementation en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR). Les fournisseurs de services financiers doivent dorénavant classifier leurs offres (mandat de conseil, fonds, etc.) suivant leur degré d’implication en termes de critères ESG. Globalement, un fonds classé article 6 utilise peu ou prou les critères ESG. Un fonds article 8 utilise les critères ESG dans la sélection de ses titres mais sans avoir pour objectif un impact positif sur la planète ou la société. Enfin, un fonds classé article 9 utilise non seulement les critères ESG mais il a aussi un objectif d’investissement durable.

Cette nouvelle réglementation, qui exigera également des reportings extra-financiers plus standardisés, devrait permettre une meilleure lecture de l’offre ESG par les investisseurs et réduire le risque de greenwashing grâce à une véritable distinction entre fonds de placement durables et classiques. En ayant ainsi pris les devants, le secteur financier pourrait servir d’exemple à bien d’autres, à commencer par le secteur de l’alimentation et sa pléthore de labels échappant à tout contrôle. Entre la réglementation qui permet une meilleure lisibilité et l’engagement financier des Etats en faveur des mesures luttant contre le réchauffement climatique qui constitue un vecteur de croissance à long-terme, la finance durable semble bien partie pour devenir un socle majeur dans l’allocation de tout investisseur. |


Rappel: Investir comporte des risques. La valeur de tout investissement et de tout revenu généré peut varier à la baisse comme à la hausse et n’est pas garantie.
Les performances passées ne préjugent en rien des résultats futurs.